A l’accusation d’envahir les pays occidentaux et européens avec leurs chemises à bas prix et leurs tongs à trois sous le ministre chinois du commerce extérieur a rétorqué que pour acheter un seul Airbus A380 il lui fallait vendre 800 millions de chemises. En réalité les clients européens sont bien contents de trouver des vêtements et toutes sortes d’objets utiles à des prix intéressants et ceux qui se plaignent de la concurrence déloyale sont les premiers à aller faire fabriquer leurs vêtements à l’extérieur par des travailleurs sous payés. On admet bien les délocalisations préjudiciables aux travailleurs européens comme aux pauvres bougres sous payés des pays « en développement » : pas de code du travail, pas de sécurité sociale, pas de syndicats de défense, rien. Alors pourquoi la Chine n’exporterait-elle pas ses produits bon marché ? Les Chinois qui produisent des marchandises à faible valeur ajoutée ont su préserver leur intérêt et taillent des croupières à leurs concurrents jusque dans les ateliers de confection qu’ils ont monté en Europe à travers leur vaillante diaspora. C’est la vraie raison d’une campagne de presse aussi injuste qu’obscène à leur encontre, le désarroi d’une concurrence battue sur son terrain traditionnel d’exploitation des travailleurs indigènes où que ce soit. La grande force des Chinois est de travailler entre eux. Et pour eux.
Quand on leur parle de pollution les Chinois rétorquent production. Ils ont beau jeu de rappeler l’absence de précaution écologique qui a caractérisé l’essor des grands pays industriels, alors que tout le monde sait qu’aujourd’hui même les Etats-Unis sont les premiers pollueurs de la planète. Leur préoccupation n’est pas non plus l’urbanisation à outrance dénoncée par certains comme un mal qui fait reculer les cultures alors qu’elle permet de loger de larges masses, ni ces brigades de travail qui partent à l’usine en chantant, cette incroyable militarisation de la force de travail qui est une force par la joie: elle permet les cadences élevées et les capacités d’exportation que l’on sait. Avoir un travail en Chine est considéré comme un privilège et explique que les Chinois soient heureux de travailler. Non la préoccupation principale des Chinois est bien de renforcer l’industrie et d’augmenter la production en respectant les règles de l’Organisation Mondiale du commerce (OMC) au sein de laquelle le pays a été admis en décembre 2001, mais sur une base de réciprocité. Les règles doivent être valables pour tout le monde. La Chine n’est pas coupable d’avoir une main d’œuvre nombreuse motivée, bon marché et de plus en qualifiée.
Pour les Chinois les Guerres de l’Opium si caractéristiques de l’hypocrisie et de l’arrogance de l’impérialisme britannique dont les Etats-Unis sont aujourd’hui aux yeux du monde les grossiers continuateurs, sont terminées depuis longtemps. Le traitement inéquitable des nations, qui était l’apanage des puissances anglo-saxonnes et occidentales, est révolu. Une telle affirmation nationale d’un pays qui vient du fond des âges pose un problème évidant à ceux qui ont programmé l’abolition des nations et le règne de substitution de l’objet et de la marchandise. Avec la Chine il est démontré que l’industrie et le commerce ne sont pas une fin en soi comme dans les pays du capitalisme libéral et du cosmopolitisme débridé mais un moyen d’ asseoir sa puissance dans le concert des nations. Renouant avec l’idée nationale - certains diront impériale - la Chine lance un pavé dévastateur dans la mare glauque du mondialisme. C’est ce qui lui est reproché.
Au dehors les Etats-Unis veulent continuer à lui interdire la vente d’ armes et de matériels sensibles, redoutant une Chine performante, industrialisée, nucléaire et spatiale susceptible de remettre en cause leur domination planétaire. C’est pourquoi Washington exerce une pression constante sur ses « alliés » pour maintenir l’embargo sur les armes à destination de Pékin sous prétexte de non respect des droits de l’homme depuis les événements photographiés de la place Tienanmen en 1989. On voulait faire croire que les Chinois aspiraient à la démocratie.
Au dedans la Chine travaille au renforcement de son armée, l’Armée Populaire de Libération (APL) et ses dirigeants s’appuient sur un outil vital sans lequel le pays risquerait de se défaire ou de sombrer dans l’anarchie, le Parti Communiste Chinois (PCC), héritier historique de la Guerre Populaire de Libération de Mao Tse Toung. En effet si l’élément chinois Han est majoritaire sur le territoire de la République Populaire de Chine, le pays n’en comporte pas moins de 53 minorités avec lesquelles il faut compter, d’autant que ces minorités vivent sur de vastes espaces peu habités comme le Xinjiang ou le Tibet. Ces espaces confèrent à la Chine une dimension continentale qu’elle perdrait si elle devait être confinée à la bande côtière la plus peuplée entre la Mongolie et l’île de Hainan. La direction politique chinoise est parfaitement au courant des plans séparatistes visant ces deux régions et aussi de ceux, moins connus, visant comme hier la Mandchourie. Avec le territoire autonome de Hong-Kong où les Britanniques ont laissé des serviteurs, ces régions sont les cibles d’une subversion occidentale du même type que celle qui a démantelé la Yougoslavie. Mais il n’est pas facile de pénétrer l’intérieur chinois et les émules de George Soros, toutes ces « associations humanitaires » et autres « charitable trusts » qui sont depuis peu dénoncées en Russie et en Biélorussie…ont le plus grand mal à y évoluer et à vendre leur salade.
L’Ours et le Dragon et le Précédent Serbe
Au dehors la Chine cherche à renforcer ses liens avec la Russie en Eurasie pour assurer ses arrières et éviter d’être poignardée dans le dos en Asie Centrale. C’est la fonction de l’Organisation de Coopération de Shanghaï (OCS) qui regroupe outre la Chine et la Russie, le Kazakhstan, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan et la Kirghizie (1). La deuxième préoccupation de la Chine au dehors est la quête d’approvisionnement en énergie (pétrole et gaz) indispensable à son développement rapide car sa production propre est insuffisante face aux besoins. Dans ce but la diplomatie chinoise a multiplié les contacts avec des pays producteurs de pétrole comme le Venezuela, l’Iran ou le Gabon. La Chine s’intéresse aussi vivement à l’expérience concluante du « pétrole vert » brésilien. Au Pakistan la Chine a participé au côté du gouvernement d’Islamabad avec lequel elle a toujours eu de bons rapports pour avoir une voie de passage vers l’Océan Indien, à la construction d’un nouveau port et au développement du terminal pétrolier de Gwadar au Balouchistan. En Extrême Orient des accords russo-chinois doivent l’assurer d’un approvisionnement en hydrocarbures en provenance de Russie en direction de la Mandchourie et de la côte du Pacifique.
D’aucuns, régulièrement, spéculent sur un danger chinois pour l’Europe et pour l’Eurasie qui pourrait se concrétiser par exemple par l’invasion des terres sous peuplées de Sibérie. C’est le thème de L’Ours et le Dragon, l’un des livres du théoricien de la nouvelle guerre froide à l’âge de la guerre de l’information (et des étoiles) Tom Clancy. Désireux de voler les mines d’or et les gisements de pétrole du sous-sol sibérien les Chinois déclenchent une guerre éclair contre la Russie qui n’a pas d’autre solution – après avoir été affaiblie par les oligarques - que de faire appel à l’US Army pour contenir l’attaque chinoise. Cette fiction publiée en 2000 serait risible s’il n’y avait pas dans ce scénario le rêve à peine secret de bien des responsables états-uniens : faire s’entrebattre les cibles (directement ou par proxys) avant de les attaquer, profiter de l’anéantissement mutuel des rares puissances en devenir capables de leur faire de l’ombre. Cette fiction, dont le but premier était - est - de créer un climat favorable au mythe du danger chinois, supposait les dirigeants de Pékin suffisamment stupides pour se suicider et entraîner au suicide leur pays, et sous estimait de manière bien légère, c’est-à-dire américaine, la fierté de la Russie et les capacités de renouveau de son Armée. Elle répondait aussi, sans doute, à l’inquiétude grandissante des stratèges du Pentagone concernant la mise en œuvre des plans d’encerclement, de division et d’attaque élaborés ces dernières décennies aussi bien contre la Russie que contre la Chine et prévoyant un « conflit majeur » avec cette dernière avant qu’elle ne devienne « trop forte ».
Malheureusement pour les stratèges d’outre Atlantique, non seulement les événements géopolitiques de ces dernières années en Eurasie ne vont pas dans le sens souhaité mais encore ils se sont très clairement orientés dans un sens opposé à leur désir, vers la création d’un Bloc géopolitique défensif fondé sur l’entente et la coopération politico-militaire des deux puissances en cause. Créée l’année 2000 à l’initiative du Président russe Vladimir Poutine et de son homologue chinois Jiang Zemin (remplacé depuis par Hu Jintao, Jiang restant « aux affaires » à la tête de la Commission militaire centrale) l’Organisation de Coopération de Shanghai, l’OCS, en est la manifestation concrète la plus conséquente et la plus opérationnelle puisque le 21 novembre dernier les Etats-Unis ont évacué la base militaire Ouzbèque de Khanabad installée en 2001 à la faveur de la croisade antiterroriste US. Le 5 juillet l’OCS avait invité les pays de la « coalition antiterroriste » à démanteler les bases militaires situées sur les territoires des pays membres et à déguerpir. En 2005 on a vu se dérouler des manœuvres conjointes russo-chinoises sur l’ancienne « ligne rouge » du fleuve Oussouri, qui faillit naguère provoquer un conflit entre les deux pays. Outre l’objectif à court terme du démantèlement des bases américaines en Asie Centrale la collaboration entre Moscou et Pékin s’est manifestée aussi pour contrer la tentative de « révolution colorée » survenue en Kirghizie comme toutes les tentatives « oranges » faites ailleurs.
Au pays des «36 Stratagèmes» on n’est pas resté inactif dans le domaine de l’analyse et de la prospective, surtout depuis l’agression de l’OTAN contre la République Fédérale de Yougoslavie (RFY), la Serbie actuelle, en 1999, conduite par les Etats-Unis et 18 de leurs « alliés ». Le démantèlement de l’ancienne Yougoslavie et la guerre faite aux Serbes qui en constituaient le noyau principal ont soigneusement été étudiés à Pékin qui durant toutes les phases du conflit, aussi bien lors de la guerre de faible intensité que pendant les bombardements, a entretenu sur le terrain des observateurs attentifs.
A Pékin Zhang Zhaodong est l’auteur de 3 livres publiés en 1999 et ayant un rapport avec l’agression de l’OTAN: dans son premier,Qui Gagnera la Prochaine Guerre ? (2) cet ancien officier de marine professeur à l’Université Chinoise de Défense Nationale explique un peu à la manière de Avin et Heidi Toffler (3) que désormais la menace principale vient des airs. L’avenir est aux missiles, aux armes à laser, aux engins furtifs. Selon Zhang le principal théâtre des opérations pour la Chine devrait être l’Océan Pacifique. Zhang met l’accent sur l’importance du contrôle des îles comme autant de bases solides pour l’arme aérienne. La Chine doit se préparer à cette nouvelle forme de guerre en développant sa puissance industrielle. Il faut miser non sur la quantité (comme avant) mais sur la qualité des matériels et des troupes. Zhang prône la mise sur pieds d’un commandement militaire interarmes unifié et l’imbrication de la recherche civile et militaire. Comme aux Etats-Unis
Dans son deuxième livre A Quand la Guerre Contre nous ? (4) Zhang étudie la fameuse doctrine de Révolution dans les Affaires Militaires (RAM) qui détermine depuis la première guerre du Golfe le comportement américain. C’est le domaine du C4ISR (Command, Control, Communications, Computers, Information, Monitoring & Reconnaissance) , celui de l’Infoguerre et de l’informatisation des équipements mobiles. Face à un tel assaut de technologie il est toutefois nécessaire de ne pas perdre le contact avec les réalités (comme le montrent les dérives virtualistes américaines) et si l’analyste chinois appelle à la modernisation de l’Armée Populaire de Libération, l’APL, il prône en même temps la réinsertion du soldat dans la société. Le soldat chinois ne doit plus être isolé mais se trouver à l’aise au sein de son peuple. Zhang souhaite un soldat qui puisse avoir accès aux technologies de pointe de l’américain mais qui se conduise comme le résistant irakien d’aujourd’hui, un soldat «comme un poisson dans l’eau». Une façon de joindre les enseignements de la guerre révolutionnaire de Mao aux préoccupations philosophiques de « L’Homme et la Technique», la conjugaison de ces deux éléments faisant naître l’invincible combattant du futur. Il ne sera pas Américain.
Qui Sera la Prochaine Cible(5) , le troisième livre, tire directement les leçons de la « Guerre du Kossovo ». Zhang évoque l’usage intensif par l’Armée Serbe (VJ) de leurres destinés à la « déception » des yeux et des oreilles sophistiquées de l’agresseur, comme les chars, les radars et les ponts en plastique ou en bois. Depuis la plus haute antiquité l’art du camouflage est considéré comme un art de la guerre à part entière, mais il est un peu oublié par les adeptes de Robocop , de la Panoptique et autre Total Information Awareness (TIA), qui ne jurent que par la sophistication des armes de science fiction. A l’opposé du virtualisme engendré par la technique, l’homme est capable de tirer parti des enseignements de la guerre cognitive et
d’utiliser des armes non militaires.
Durant cette guerre où l’Armée Serbe a compensé son manque de moyens matériels et surtout leur vétusté voire leur caractère obsolète(6) par un florilège d’astuces et de bricolages, on a bidouillé radars et batteries de défense anti-aérienne, monté ces radars (quelques uns de fabrication tchèque) sur de vieux camions soviétiques qui, une fois les avions ennemis « accrochés », déclenchaient la riposte de la Défense anti-aérienne (PVO) et changeaient immédiatement de position. Ainsi, avec une PVO rustique à base de missiles Sam-6 à la portée accrue, à la munition tirée en salves et éclatant à haute altitude, on a contraint l’ennemi à descendre le moins possible au-dessous de 5000 mètres de peur d’être abattu, ce qui devait nuire à l’efficacité des tirs. Les pilotes français fourvoyés dans cette galère ont déclaré à leur retour être sortis d’une véritable « fournaise ». Dans le même temps de simples guetteurs postés sur les crêtes montagneuses signalaient l’arrivée des missiles. Par ce même procédé de tirs en salves on a détruit le quart des missiles de croisières à 1 million de dollars tirés depuis la mer Adriatique, et abattu le fameux avion « invisible » F-117 dont la composition du revêtement ultra-secret au coût de recherche exorbitant et qui avait exigé des années de recherche n’a pas été perdue pour tout le monde…
On a testé discrètement des systèmes nouveaux qui avaient la particularité d’éblouir les pilotes d’aéronefs et certains ont parlé d’armes laser. On a détourné la fonction de routes pour en faire des pistes d’atterrissage inattendues. On a protégé avions et hélicoptères dans de profonds et hermétiques abris souterrains. On est intervenu sur les fréquences radio de l’agresseur pour connaître à l’avance ses actions, brouiller certains messages ou se substituer aux interlocuteurs en utilisant des spécialistes des écoles de langues. On a effectué une rotation permanente des troupes et leur fragmentation en petites unités mobiles, ce qui a permis de réduire au maximum les pertes d’une Armée qui s’est jouée de l’ennemi avec maestria, inaugurant sur une grande échelle ce que l’on appelle aujourd’hui la « guerre asymétrique ». On a monté des opérations de commando en Bosnie où les Forces Spéciales Serbes appuyées par des éléments de l’Armée de la Republika Srpska et déguisées en troupes de l’OTAN ont détruit un certain nombre d’appareils sur le chemin du retour aux environs de Bjielina, de Tuzla et de Pale.
L’OTAN avait annoncé qu’elle règlerait l’affaire serbe en 5-6 jours. Il lui fallut 3 mois et l’épuisement de ses stocks de missiles pour arriver à un « accord » avec Slobodan Milosevic. Là-dessus Zhang n’est pas tendre pour la direction russe de l’époque (Eltsine) qu’il accuse d’avoir lâché les Serbes en refusant de livrer les batteries de missiles S-300 qui auraient pu être dévastateurs pour l’OTAN, puis par la mission Tchernomyrdine (qui devait agir comme un VRP occidental). D’où un doute qui s’est un peu estompé depuis l’accès aux affaires de Vladimir Poutine, mais un doute subsistant en forme de question récurrente dans la bouche des dirigeants chinois: « Est-ce que la Russie sera capable de contenir les Etats-Unis dans les prochaines 20 années ? ».
Zhang ne manque pas non plus de relever les différences de conceptions entre la France, l’Allemagne et les Etats-Unis, notant que sous l’impulsion de Washington la doctrine de l’OTAN est passée pour son cinquantième anniversaire d’une position jusqu’alors défensive à une position « préventive », d’une position militaire à une position politico-militaire. Faisant mine de se demander pourquoi les Etats-Unis ont insulté la Chine en bombardant son ambassade belgradoise, Zhang évoque une improbable volonté de montrer sa force là où il faut plutôt y voir une volonté de punir un Etat qui aide l’ennemi, un Etat qui teste de nouveaux systèmes de défense et en définitive un Etat qui a fait plus pour défendre la Serbie que la slave et orthodoxe Russie. Il est vrai qu’en défendant les Serbes les Chinois se préparaient à se défendre eux-mêmes. On ne pouvait en attendre autant d’Eltsisne et de sa bande d’oligarques.
Sur le plan politique, traduisant la position de la direction de Pékin, Zhang fait une différence entre la première « Guerre du Golfe » et ce que l’on a appelé la « Guerre du Kossovo » (dans les deux cas on devrait dire l’agression contre l’Irak et l’agression contre la Serbie) : la première, bien qu’illégitime, faisait suite à l’invasion du Koweït, un Etat membre des Nations Unies. L’agression des mêmes contre la Serbie n’avait, elle, ni légalité ni légitimité et était par conséquent « totalement injustifiée ». La position de Zhang reflète la position du Gouvernement Chinois. Le prétexte du Kossovo est un précédent susceptible d’être appliqué plus tard à la Chine, l’affaire yougoslave à travers le démantèlement territorial d’un pays souverain, le soutien aux séparatismes de républiques et régions autonomes, notamment en Bosnie et au Kossovo transformés par la diplomatie coercitive et la force armée en « Etats » ou en passe de l’être, pourraient bien un jour ou l’autre viser le Tibet ou le Xinjiang que certains appellent le « Turkestan Oriental»…
La synthèse turco-islamiste ou néo-pantouraniste vise en effet encore plus la Chine que la Russie. Sur ces questions d’actualité, les livres de Zhang et les articles de la presse militaire pékinoise en attestent, les Chinois ont pris conscience de la menace pour eux-mêmes en observant la destruction méthodique de la Yougoslavie et ils se préparent à défendre avec détermination et finesse une Chine menacée des mêmes périls.
La Guerre Sans Limite
Zhang Zhaozhong n’est pas le seul à avoir abordé ces questions. La même année, Qiao Liang et Wang Xiangsui , deux officiers supérieurs de l’APL (Armée de l’Air) publiaient Unrestricted Warfare (7) (La Guerre Sans Règle), un livre qui devait faire du bruit aux Etats-Unis. Constatant eux aussi l’écart militaire entre la Chine et les Etats-Unis et avançant que la guerre avec ces derniers est prévisible, les auteurs en concluent que pour vaincre, la Chine devra mener une « guerre sans frontière et sans limite ». Tous les moyens seront bons, les règles du droit international sur lequel elles prétendent s’appuyer n’étant pas respectées par les puissances occidentales, ou seulement quand ça les arrange. L’Occident ne se gênant pas non plus pour violer lois et principes imposé aux autres. Principaux visés, les Etats-Unis. La Chine doit en tirer les conclusions adéquates.
L’accent est mis sur la fuite en avant de Washington dans la volonté de se munir des armes de la RAM (Révolution dans les Affaires Militaires ) à un coût exorbitant. Ils suggèrent ce qui a été annoncé par un Emmanuel Todd dans Après l’Empire (8), la possibilité que les Etats-Unis finissent comme l’Union Soviétique, par un effondrement économique dû à des dépenses excessives, le retour de bâton des guerres extérieures et le développement de troubles intérieurs, « l’effondrement de l’Amérique sous le poids de la décadence et du cosmopolitisme », pour reprendre la formule d’un responsable chinois cité par un analyste français. Oubliée depuis la deuxième guerre contre l’Irak, les Etats-Unis arborent encore en 1999 la doctrine du zéro mort qui, selon Qiao et Wang, constitue leur point faible. La Chine peut supporter des pertes massives et sacrifier une partie de sa population « à millions », disait il n’y a pas longtemps encore un général chinois, mais pas l’Amérique.
On constate aujourd’hui combien ces propos sont de mise au moment où le chiffre annoncé des pertes US en Irak commence à avoir un impact dévastateur aux Etats-Unis même et à mettre en difficulté les responsables de la guerre. Même si depuis le coup du 11 septembre 2001 cette doctrine du zéro mort a été abandonnée en prévision des pertes des guerres programmées bien avant en Afghanistan, en Irak…
Ayant relevé l’importance des « actions militaires non guerrières » pour Washington Qiao et Wang notent que les théoriciens US ont oublié les « actions de guerre non militaires » qui caractérisent la guerre sans règle. En fait ils ne les ont pas oubliées mais ils les subissent (quand ils ne les provoquent pas eux-mêmes) et cela porte chez eux d’autres noms comme guérilla ou terrorisme.
Présentée comme un danger, la Chine voudrait avoir d’autres préoccupations que la guerre. Simplement pour assurer la paix elle doit être prête à cette éventualité qui est pour ses militaires une certitude. Avec 1 milliard 250 millions de « bouches à nourrir », terme employé par Pékin pour désigner ses citoyens, une répartition de la majorité de sa population près des côtes du Pacifique, une surface cultivable et une production agricole limitées, un gros besoin d’importer des céréales, 20 villes de plus de 5 millions d’habitants, une population qui atteindra son point culminant en 2010 (pour, selon les démographes, vieillir ensuite rapidement ), des besoins énergétiques grimpants nécessaires à sa croissance, des minorités ethniques et religieuses à la loyauté douteuse dans des zones géopolitiquement vitales comme le Xinjiang où se trouvent les centres d’expérimentation nucléaires et les bases de lancement des fusées, ou le Tibet source des cours d’eau et protection naturelle de sa grande masse continentale face au sous continent indien, la Chine préférerait se passer d’un conflit majeur avec les Etats-Unis et leurs « alliés ». S’il en reste à ces derniers lorsque le gong sonnera..
Pour ce qui est de ses atouts la Chine bénéficie d’une main d’œuvre abondante, laborieuse, bon marché et de plus en plus qualifiée, d’une claire conscience par une direction politique ferme héritée des enseignements de Mao des enjeux géopolitiques présents et à venir, d’un patriotisme sans faille qui empêche les Occidentaux d’introduire les chevaux de Troie de leurs ONG , enfin d’un élément important dont on parle finalement peu, représenté par la fermeture de son espace aux entreprises d’usure occidentales (les banques étrangères). Les Chinois, qui se réservent le monopole du maniement de l’argent, ont accroché leur monnaie au dollar, acheté une grande quantité de bons du trésor américain et font commerce avec tout le monde, les Etats-Unis, l’Europe et tous les autres en se servant au maximum de leurs rivalités pour en tirer les meilleurs avantages. Exemple de cette stratégie lors de la courte visite de Georges W Bush à Pékin fin novembre, qualifiée simplement de « constructive », la promesse d’achat de 70 Boeings au moment où Airbus Industrie essaie d’accroître son volume sur le marché chinois. Petite punition-pression de Pékin sur une Europe réticente à lever l’embargo US sur les armes, alors que la France et l’Allemagne bien considérées en Chine le souhaiteraient contre l’avis du représentant de l’Europe américaine, José Manuel Barroso . (9) Mais la tenue à Pékin des Jeux Olympiques de 2008 suivie de l’Exposition mondiale de Shangai en 2010, deux succès qui relèguent au second plan les tergiversation de l’Europe inféodée, fait un peu oublier les obstacles et réjouit le cœur des Chinois, un peuple festif toujours en train de rire et de chanter. Années 2010, années décisives…
Les experts du Pentagone estiment que la Chine devrait atteindre un niveau de puissance susceptible de nuire à leur hégémonie à partir de 2010. Le temps presse donc pour tous ceux qui veulent déstabiliser la Chine « avant qu’il ne soit trop tard ».
La Chine a effectué « un effort de réarmement et d’accroissement massif de sa puissance militaire, supérieur à celui de l’Allemagne entre 1933 et 1940 et à celui des USA après Pearl Harbor , écrivait en mars 2001 Gérald Fouchet dans article documenté ( Vers une Nouvelle Guerre Froide Chine-USA ). Insistant sur le fait que le problème de Taïwan ne serait pas nécessairement la cause de l’affrontement, cet analyste optait pour un conflit majeur Chine-USA pour le contrôle du Pacifique. La Chine n’accroît pas ses effectifs terrestres. Elle développe sa flotte et son arme aérienne. Elle améliore son potentiel balistique: « Les Chinois se préparent donc bien à un conflit de type « post-moderne » centré sur la guerre électronique, les missiles, les avions, les sous-marins et les satellites, un conflit qui aurait inévitablement un aspect (partiellement) nucléaire ». Mais sans oublier ce sur quoi ont insisté les auteurs chinois évoqués, le facteur humain et la motivation patriotique du soldat qui fait défaut à la troupe états-unienne. Et un Ludovic Woets fait remarquer avec pertinence qu’en définitive pour le pouvoir chinois « l’important n’est pas le contrôle économique mais le contrôle politique est moral ».
Le Grand Echiquier
Ce consultant auprès du Ministère Français de la Défense envisage deux possibilités : «La désintégration de la Chine est un des scénarios couramment évoqués. Dans une étude récente des experts sinologues américains estimaient que l’éclatement de la Chine était l’issue la plus probable, reprenant la thèse émise en 1994 par un fils de haut dignitaire chinois dans La Chine vue par le Troisième Œil qui prophétisait pour son pays un éclatement à la yougoslave » (Scénarios pour la Chine, Stategic Road , Paris février 2001). Selon Woets «L’autre « grand » scénario consiste en la montée de tensions nationalistes engendrées par un excès de confiance de la Chine ». Autrement dit un conflit avec des voisins. Les frictions régionales ne manquent pas en effet et on se souvient de la guerre avec le Vietnam en 1979, mais il y a aussi, en dehors du cas particulier de Taiwan protégé par les Etats-Unis, le Japon, la Corée, les Philippines, la Malaisie etc. A plusieurs reprises on a frisé le conflit armé à propos de petites îles ou atolls avec ces pays.
Comparant l’ouverture au monde de la Chine à l’ère Meiji au Japon Woets voit dans la « modernisation » de l’Armée Chinoise l’outil d’une stratégie de puissance d’un grand pays longtemps « diminué et humilié ». En se dotant de l’instrument nécessaire à sa renaissance la Chine veut retrouver sa « centralité »(Empire du Milieu)
S’essayant à la prospective Woets esquisse ainsi la politique de la Chine par rapport à ses voisins et en mer de Chine que Pékin appelle « notre espace vital» :
• Elle exigera la réunification avec Taiwan, après Hong-Kong (1997) et Macao(1999).
• Elle parrainera la réunification de la Corée détachée des Etats-Unis.
• Elle fera en sorte de contenir le Japon, « adversaire potentiel » et seul rival dans la région.
La rivalité avec l’Inde et des « intérêts fortement concurrents » pourrait déclencher des « conflits indirects ».
• « Pour nombre de penseurs, la prochaine « grande guerre » se déroulera autour du triangle Chine-Inde-Pakistan», triangle nucléaire.
• Tournée vers le Sud-Est Asiatique et l’Océan Pacifique la Chine ne s’en préoccupe pas moins, évidemment, de ce qui se passe derrière son dos. Elle « craint que l’Asie Centrale ne devienne une zone à risque pour elle». C’est une raison de la bonne entente avec la Russie.
Professeur à l’Ecole de Guerre Française, Aymeric Chauprade confirme l’intérêt porté par les Etats-Unis à l’émergence chinoise. DansLa Chine est l’Objet Central de la Géopolitique Américaine(10) Chauprade remarque : «L’analyse de la littérature stratégique américaine postérieure à la chute de l’URSS, autant que les déclarations des dirigeants, montre le défi chinois est la priorité de la pensée géopolitique américaine. Cette priorité n’a pas disparu du seul fait des événements du 11 septembre 2001». Et d’énumérer pour sa part les intentions probables de Washington pour entraver l’essor chinois :
• Contrôle des besoins en énergie.
• Encerclement par un réseau d’alliances.
• Neutralisation de sa capacité nucléaire.
• Subversion intérieure par le soutien aux séparatismes.
En envahissant l’Irak en 2003 les Etats-Unis ont bloqué l’accès au pétrole. S’ils renversaient le régime en place en Iran ils auraient définitivement coupé cet accès au Proche Orient qui caractérisait l’essentiel de la zone d’approvisionnement de Pékin. Le soutien à l’Iran est dans l’intérêt commun de la Russie et la Chine, la Russie cherchant avant tout à empêcher l’apparition d’un nouveau satellite de Washington sur le bord de la mer Caspienne.
Soulignant que «depuis 1999, les Etats-Unis consolident leurs relations avec l’Inde (comme le fait aussi Israël qui coopère de plus en plus avec les Indiens sur le plan militaire), puissance nucléaire comme le Pakistan, mais surtout formidable contrepoids naturel à la Chine», Chauprade résume le problème posé par ces deux pays. Le Pakistan qui a toujours eu de bonnes relations géopolitiques avec la Chine. L’Inde abritant le Dalai Lama, pays avec lequel elle a un lourd contentieux territorial sur les contreforts de l’Himalahya et qui mène un jeu de balance entre Washington et Moscou : «Si demain le Pakistan ne fait plus partie du nouveau « Pacte de Bagdad » que l’Amérique cherche à construire mais d’un bloc islamique hostile à Washington et Tel-Aviv, alors l’Inde sera son remplaçant évident». Et là la géopolitique de Moscou consiste à se poser en médiateur actif entre New Delhi et Pékin et à promouvoir une bonne entente entre les deux grands rivaux asiatiques au grand dam des Américains.
En Extrême Orient l’encerclement de la Chine s’appuie sur un dispositif ancien hérité de la guerre froide et comprenant le Japon, la Corée du Sud, Taiwan, les Philippines. Washington courtise le Vietnam et cherche à renverser la « junte birmane » discrètement soutenue par Pékin. Enfin la Mongolie qui a reçu la visite d’émissaires de l’OTAN vient objectivement compléter ce dispositif d’encerclement . On comprend bien que la Chine veuille surveiller ce qui se passe dans son dos en Asie Centrale, et cela elle ne peut le faire qu’avec la Russie.
Où l’on s’aperçoit que la hantise de certains d’une invasion de la Sibérie vide de Russes par les prolifiques Chinois – le Nouveau Péril Jaune - n’est pas envisagée pour le moment par les analystes sérieux, et même dans la « fenêtre d’opportunité stratégique » chinoise ( la période 2010-2020). Ce qui écarte politiquement le concept inapproprié d’ « Eurosibérie», bloc fédéraliste ethnique soi disant homogène et alliance mystique avec le Japon, l’Inde et le Dalaï Lama… On reviendra plutôt à une conception classique de la géopolitique et des relations internationale exprimée naguère par le visionnaire Jacques Bainvillequi comparait entre les deux guerres la position du Japon en Asie à celle de l’archipel britannique en Europe. Introduire la dynamique chinoise dans le concept géopolitique autrement plus ample et décisif d’Eurasie , c’est permettre le rassemblement pragmatique des forces vives de l’Europe et de la Russie pour promouvoir, en bon entente avec le nouvel « Empire du Milieu », l’émergence d’un nouveau bloc de puissance et de liberté dans un nouveau monde multipolaire . La Chine a besoin de l’Europe pour faire contrepoids aux Etats-Unis et l’Europe occupée a besoin de la Chine pour se libérer.
Seule puissance hégémonique du moment et qui veut le rester, inquiète des prétentions chinoises sur le Pacifique et de la conception d’un grand bloc continental eurasiatique de l’Atlantique au Pacifique, l’Amérique ne l’entend évidemment pas ainsi et tentera tout pour empêcher l’émergence de nouveaux pôles de puissance dans ce qu’elle considère comme son nouveau Far East, son aire d’expansion naturelle, la terre promise de ses financiers et de ses marchands. A plus ou moins long terme cela signifie la Guerre. C’est pourquoi pour les dirigeants éclairés de l’aire continentale qui accéderont aux pouvoirs et pour les militants des mouvements de type nouveau voulant changer radicalement la donne, la bataille décisive de libération nationale revêt une dimension eurasiatique et est déjà inscrite en lettres de sang sur le Grand Echiquier.
[Cet article a été publié dans Eurasia, revue de géopolitique italienne couplée avec le site Internet Eurasia-rivista.org]
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(1) Des pays appartenant à l’OCS appartiennent aussi à l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC), une structure créée par la Russie pour faire pièce à l’OTAN et qui regroupe l’Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Tadjikitan et la Kirghizie.
(2) Pékin, China Youth Press, mars 1999
(3) Paris, Guerre et Contre-Guerre, Survivre au XXI° Siècle, Fayard, 1993
(4) Pékin, PLA Publishing House, juillet 1999
(5) Pékin, China Youth Press, septembre 1999
(6) un matériel d’origine yougoslave mais aussi soviétique et français
(7) Pékin, PLA Publishing House, février 1999
(8) Paris,Gallimard, 2002
(9) Début décembre, en visite en France, le premier ministre chinois Wen Jiabaosignait en présence de son homologue français Dominique de Villepinun contrat d’achat de 150 Airbus A320. D’autres gros contrats étaient aussi annoncés, dans le domaine des transports ferroviaires et de l’industrie électronucléaire et pétrolière (implantation de Total en Chine).
(10) Revue Française de Géopolitique, Paris, n°1, 2003.